Cet article propose quelques éléments de compréhension autour d'un phénomène nouveau : l'extrémisme nihiliste violent. Il s'agit d'une menace émergente et transnationale qui est à l'origine d'actions variées : torture d'animaux, extorsion sexuelle, attaques planifiées dans des écoles... Différents passages à l'acte liés à cette mouvance ont eu lieu en France et ont donc attiré l'attention des services de sécurité et de différents chercheurs. Il s'agit bien d'une forme de radicalité, malgré le fait que l'idéologie ne soit pas la première motivation des auteurs contrairement aux mouvements extrémistes plus répandus. Ici, les auteurs agissent avant tout par fascination pour la violence. Pour en apprendre plus, cet article propose quelques éléments de compréhension en s'appuyant notamment sur les travaux de Point de contact et du EU knowledge Hub on Prevention of Radicalization.
Un phénomène nouveau qui cible en particulier les mineurs
Définitions et concepts clés :
Il n'est pas aisé de définir cette mouvance émergente. Un rapport de "Point de contact" indique que plusieurs appellations existent : "extrémisme violent nihiliste et apocalyptique", "exploitation sadique en ligne" ou encore "extrémisme violent mémétique et participatif". De manière générale, la recherche anglo-saxonne parle de "Nihilistic violent extremism" (NVE) que l'on traduit en français par "l'extrémisme nihiliste violent". Ce même rapport le définit comme "un mouvement appelant à la commission d’actes de violences physiques ou sexuelles, d’intimidations et par fascination pour la violence et le chaos, sans motivation idéologique claire". Parce que ce phénomène regroupe des actions et des communautés très diverses, il n'est pas simple d'établir une définition les rassemble toutes. Néanmoins, on peut identifier plusieurs fondements de cet extrémisme nouveau. Le EU knowledge Hub on Prevention of Radicalization indique 3 éléments centraux :
- Des croyances misanthropiques : les individus éprouvent un profond cynisme et une haine généralisée de la société. On dit qu'ils ont une vision "nihiliste" du monde et de la vie, c'est à dire une tendance à écarte toute valeurs morales et à nier tout sens et toute valeur à la vie elle-même.
- Une dynamique communautaire : bien que les individus semblent isolés, ils développent des relations numériques extrêmement toxiques, dans lesquelles les systèmes de récompenses entre pairs et la reconnaissance sociale s'appuient sur une escalade de la violence. Une hiérarchie très rigide se construit entre les individus d'une même communauté qui ne se sont reconnus et valorisés que lorsqu'ils commettent des violences et les partagent en ligne.
- Un préjudice performatif : les idéologies traditionnelles sont souvent secondaires. Ce sont les actes de violence contre soi-même et contre les autres, partagés en ligne, qui sont mis en avant. Le rapport Point de contact indique : "La violence perpétrée, sous des formes variées, par ces individus est à la fois le mode d’action et l’objectif final".
Une mouvance en ligne et des auteurs et victimes mineurs
L'extrémisme nihiliste violent peut être décrit "comme l’agrégation de communautés en ligne qui partage une fascination pour la violence sous des formes diverses. Dès lors, ces membres interagissent majoritairement en ligne et pas ou très peu dans le monde réel". La grande majorité des échanges entre individus s'effectuent via des plateformes en ligne (notamment Discord et Telegram) et le recrutement passe en grande partie par des jeux en ligne (notamment Minecraft ou la plateforme de jeux Roblox). Les actions violentes ont elles aussi lieu pour la majorité en ligne, bien qu'une partie d'entre elles débordent ensuite dans l'espace public.
La grande majorité des auteurs et victimes sont mineurs, en témoigne l'âge de Bradley Cadenhead, qui a fondé à 15 ans l'un des plus célèbres groupes de cette mouvance, "764", et qui a été condamné aux Etats-Unis à 80 ans de détention. Si les données sont encore insuffisantes, une étude de Marc-André Argentino s’est concentrée sur 223 cas de violences liées à cette mouvance. Il indique que l’âge moyen des victimes est de 14,9 ans et l'âge moyen des auteurs est de 20,4 ans. Cependant, il convient de noter que de nombreux auteurs sont de jeunes adultes ayant été actifs dans la mouvance dans l'adolescence, période durant laquelle ils ont souvent été victimes avant de décider de participer aux sévices infligés.
Face à cette appétence pour la violence, un besoin d'adapter la prévention
Activités et groupes
Le rapport de Point de contact indique : "si la violence reste l’objectif principal des individus agissant au sein de la mouvance, celle-ci peut prendre des formes très diverses". De nombreux cas d'extorsion sexuelle et de chantage en ligne ont été recensés. Après avoir obtenu des détails intimes sur une victime, un auteur peut décider de pousser celle-ci à l'automutilation, ou à la torture d'animaux par exemple. Des violences physiques contre des personnes ont également été documentées, notamment contre des personnes vulnérables (personnes âgées, mineurs, personnes sans domicile fixe). Les attaques violentes, notamment en milieu scolaires, sont aussi liées à cette mouvance à travers ce que l'on nomme la "True Crime Community", une communauté en ligne fascinée par les crimes violents et les tueries en milieu scolaire. En France, plusieurs attaques à l'arme blanche en milieu scolaire pourraient être liées à la True Crime Community et donc à l'extrémisme nihiliste violent.
Le phénomène est émergent et transnational, il est donc difficile d'en établir les frontières. Néanmoins, on peut mentionner ici qu'il existe des groupes divers. L'ensemble des individus de la mouvance appartient à ce qu'on appelle "The Com". Il ne s'agit pas d'un groupe en particulier, mais d'un écosystème informel qui rassemble l'ensemble des groupes : "The « Com », abréviation de « The Community », est un ensemble informel mais fortement interconnecté de serveurs, de chats, de forums et de comptes répartis sur de multiples plateformes, grand public ou cryptées". A l'intérieur de "The Com", on retrouve par exemple "764", l'un des groupes les plus actifs et particulièrement connu pour l'extorsion sexuelle. "No lives matter" (NLM) - en référence au mouvement "Black Lives Matter" - met en avant un "accélérationnisme nihiliste" et une volonté de "purification du monde par la violence". On peut également citer "L'ordre des 9 angles" (O9A), qui prône également un nihilisme face aux valeurs occidentales, avec une idéologie cette fois-ci proche du satanisme.
Hybridations et codes visuels
Les chercheurs insistent donc sur l'importance de ne pas raisonner en termes d'idéologies. Le rapport du EU Knowledge Hub indique que l'extrémisme nihiliste violent "n'est pas défini par des objectifs politiques ou religieux clairs, mais plutôt par le fait d'être construit autour d'un écosystème violent en ligne". Ainsi, il n'est pas rare de voir les auteurs impliqués dans des violences liées à cette mouvance mentionner des références allant du néo-nazisme à la propagande djihadiste. Ces individus ont pris l'habitude de consommer des contenus ultra-violents en ligne, qui peuvent aussi bien correspondre à des images de propagande djihadiste (décapitations), à des vidéos d'attentat suprémaciste (l'attentat de Christchurch par exemple) ou encore à des images de tueries en milieu scolaire. C'est la violence de ces contenus que l'individu recherche, bien plus que le fond idéologique qui peut y être rattaché. Toutefois, à travers sont nihilisme, la mouvance "partage un caractère accélérationniste avec d’autres mouvements, d’ultra-droite ou sataniste, et souhaite un effondrement du « système » par la multiplication d’actes de destruction à son encontre".
Ces hybridations idéologiques sont particulièrement visibles lorsqu'avant de passer à l'acte, des individus de cette mouvance publient leur "manifeste". Ces écrits servent à la fois à exprimer une haine et un mal-être profond et à revendiquer un acte en lui laissant une postérité. On retrouve dans certains manifestes un puzzle idéologique, mêlant des thèses relatives au suprémacisme, à l'accélérationnisme, aux discours masculinistes, à l'écologie radicale, au marxisme, ou encore à la technophobie... Ces hybridations se retrouvent dans les codes visuels adoptés par l'extrémisme nihiliste violent : "un même contenu peut combiner des symboles à priori issus de mouvances différentes (nazisme, djihadisme, etc.) sans qu’une idéologie particulière ne constitue pour autant un moteur principal". Plusieurs travaux montrent également un recours de plus en plus important à des contenus extrémistes générés par l'intelligence artificielle. D'autres travaux, comme ceux de Laurence Bindner, montrent également la production et la diffusion de vidéo qui mettent en scène des images d'attentats de manière détournée.
Quelle prévention ?
Le rapport de Point de Contact souligne tout d'abord l'importance de s'appuyer sur l'arsenal juridique pour encadrer et entraver les activités numériques illicites. Parce que l'extrémisme nihiliste violent prospère en ligne, il est nécessaire que la prévention inclue un volet en ligne. La loi SREN en France a par exemple inclut la lutte contre la diffusion d’images de tortures ou d’actes de barbarie relevant de l’article 222-1 du Code pénal. Au niveau européen, le DSA (Digital Services Act) a pour objectif de mettre en place "un cadre harmonisé au sein de l’UE pour encadrer la responsabilité des services intermédiaires en ligne et garantir un environnement numérique sûr, en consacrant notamment le principe selon lequel ce qui est illicite hors ligne doit l’être en ligne".
La prévention de ces violences doit aussi passer par leur compréhension. Parce que le phénomène est nouveau et mal connu, un certain nombre d'événements ne sont pas mis en lien avec l'extrémisme nihiliste violent. Ainsi, le rapport de Point de contact mentionne que 6 attaques dans des établissements scolaires ont eu lieu en France depuis 2024. S'il n'est pas possible d'établir avec certitude un lien avec l'extrémisme nihiliste violent pour chacune d'entre elles, il semblerait que les auteurs évoquent souvent une appétence pour l'ultra-violence en ligne et le gore. Le traitement médiatique s'attache pourtant souvent à classer ces attaques sous une idéologie bien définie (néo-nazi, incel, etc.) et ignore que ces actions sont parfois liées à la True Crime Community. Il semble donc essentiel pour prévenir ces phénomènes de bien les comprendre.
Enfin, le EU Knowledge Hub évoque 4 pistes pour assurer une réponse préventive efficace :
- Une réponse intersectorielle : les professionnels impliqués dans la prévention doivent être pluriels, les secteurs à mobiliser relevant aussi bien de la jeunesse, de l'éducation, e la santé mentale, de la cybersécurité...
- Eviter deux écueils : la sous-estimation d'un phénomène qui serait marginal et que l'on refuserait de prendre au sérieux ; et la surestimation de la menace que représentent des adolescents en ne les voyant que comme des auteurs et en oubliant qu'ils peuvent aussi être des victimes.
- Une intervention adaptée : puisque l'extrémisme nihiliste violent ne repose pas sur une idéologie claire, les interventions devraient moins viser à remettre en question une vision du monde qu'à reconstruire des relations dans le monde réel et à créer d'autres sources d'estime de soi pour les jeunes.
- Une prévention numérique : les outils d'intervention doivent exister en ligne sur les mêmes espaces numériques (plateformes de jeux, forums, etc.) sur lesquels les jeunes passent du temps, afin d'entraver le processus de radicalisation à sa source.