L'Agglomération Creil Sud Oise (ACSO) est très investie sur les questions de prévention de violences entre jeunes dans les quartiers. Les rixes - appelées parfois "phénomènes d'embrouilles" par les sociologues - constituent en effet un enjeu central pour l'agglomération. Un projet de prévention des rixes est d'abord apparu dans la commune de Montataire puis il a rapidement rayonné à l'échelle de toute l'agglomération.
Cette dernière a mis en place depuis plusieurs années un dispositif intercommunal de prévention des rixes et des violences dans l'agglomération, piloté par le conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance (CISPD). Dans une logique d'accompagnement de la montée en compétences des acteurs du territoire, le CRPRS et l'IREV ont proposé aux professionnels impliqués dans ce dispositif un cycle composé de trois temps de sensibilisation dédiés à la compréhension et la prévention des phénomènes de rixes. Chacun de ces temps a réuni entre 25 et 50 professionnels issus de la politique de la ville, de la cohésion sociale, de la prévention spécialisée, de la prévention de la délinquance ou encore de l'Education Nationale.
Ces temps avaient pour vocation de permettre aux professionnels de s'enrichir de l'intervention de chercheurs sur les enjeux de prévention des rixes et de déconstruction des rivalités de quartiers, mais aussi de partager leurs réalités de terrain et leurs bonnes pratiques. Ainsi, ces temps n'ont pas été imaginés sous des formats "conférences", mais plutôt sous la forme d'échanges entre un intervenant spécialiste d'un sujet et les professionnels. Chaque temps était découpé en séquences, de façon à ce que les professionnels puissent réagir aux propos des chercheurs et échanger entre eux.
Déconstruire les identités et les rivalités de quartiers
La première journée était organisée à Montataire et a réuni 26 participants. Elle était consacrée à la compréhension des phénomènes "d'embrouilles" et des mécanismes de construction des identités de quartiers. Le CRPRS et l'IREV avait invité Audrey TEKO à s'exprimer : sociologue et chercheuse au CNRS, elle a particulièrement travaillé sur les déviances juvéniles et sur le rôle de la violence dans la construction identitaire des jeunes, dans la continuité des travaux de Marwan MOHAMMED.
Audrey TEKO a proposé un premier temps d'échanges avec les professionnels pour déconstruire un certain nombre de représentations sur les chiffres de la violence chez les jeunes par exemple. Elle a ensuite présenté le résultat de ses travaux de recherche sur les phénomènes de violences dans les quartiers en montrant que l'accumulation de désavantages socio-économiques et la silenciation de groupes de jeunes vivant dans les quartiers populaires étaient des facteurs favorisant l'apparition de ces phénomènes. Les échanges avec les professionnels ont permis de mettre en lumière différentes initiatives permettant l'engagement des jeunes et qui représentent par conséquent des voies de sortie saines des phénomènes de violence.
Durant l'après-midi, c'est le collectif No Rixes qui a pris la parole. Il s'agit d'un collectif créé par des jeunes ayant grandi dans des quartiers rivaux du Val-de-Marne afin de mettre un terme aux guerres de bandes qui duraient entre ces deux quartiers depuis les années -70. Le collectif propose aujourd'hui des actions de médiation entre jeunes de quartiers rivaux et leur permet de se rencontrer. La présentation permettait de saisir les différentes étapes nécessaires pour apaiser les tensions dans un quartier, de l'impératif d'écouter les jeunes et de prendre en considération leurs problèmes à la nécessité de pérenniser la paix à travers des actions permettant la rencontre entre jeunes de quartiers rivaux. Les étapes proposées par le collectif No Rixes doivent nécessairement être adaptées à chaque contexte, mais elles ont permis aux professionnels de l'ACSO de pouvoir partager des pistes d'action et des bonnes pratiques.
Pratiques numériques des jeunes et prévention des rixes
Le deuxième temps de ce cycle, organisé à Nogent-sur-Oise, a rassemblé 32 professionnels impliqués dans le dispositif intercommunal de prévention des rixes. Il avait pour objectif d'outiller les professionnels sur les pratiques numériques des jeunes et l'impact que ces dernières peuvent avoir sur le déclenchement des rixes.
La journée a débuté par une intervention de Rosa BORTOLOTTI, chercheuse en sciences de l'éducation et de la formation à Cergy Paris Université. Elle a récemment publié un ouvrage (voir ci-dessous) sur les usages numériques des jeunes issus en QPV. Elle a pu expliquer aux professionnels quels réseaux sociaux les jeunes utilisent en particulier et pour quels usages. L'utilisation de Snapchat est très importante chez les jeunes et Rosa BORTOLOTTI montre que cet outil remplit des fonctions essentielles pour la sociabilité des jeunes, d'où son succès. Elle a également souligné que les réseaux sociaux peuvent avoir un rôle dans les rixes entre jeunes en fonctionnant comme des canaux de désinhibition de la violence ; mais qu'ils peuvent aussi parfois être des espaces d'apaisement de régulation des conflits .
Son intervention a été suivie par celle de Yann BRUNA, sociologue et co-directeur du département de sociologie à l'Université Paris-Nanterre. Il a présenté ses travaux sur les usages de géolocalisation et les pratiques de surveillance entre jeunes à travers les réseaux sociaux. Son propos complétait parfaitement celui de Rosa BORTOLLOTI et a suscité beaucoup de réactions chez les professionnels présents. Yann BRUNA a en effet expliqué que l'usage de Snapchat et notamment de la Snapmap était très important et que cela conduisait à des pratiques de surveillance et de jugement entre jeunes. Ces outils deviennent des moyens pour les jeunes d'organiser leurs amitiés, de mettre en scène leur popularité, ce qui parfois peut créer des fardeaux lourds à porter pour certaines jeunes, notamment chez les filles. Là encore, ces éléments ont amené à de nombreux échanges entre professionnels, à la fois sur le besoin de sensibilisation des jeunes eux-mêmes et de leurs parents, mais aussi sur la manière d'encadrer l'utilisation de ces outils, notamment à l'école (pédagogie, interdiction, sanction...).
Place des filles dans les rixes et construction des identités genrées
Enfin, la dernière demi-journée de ce cycle était consacrée à la place que peuvent avoir les filles dans les rixes et à la construction des identités genrées dans les quartiers. Ce dernier temps était organisé dans la commune de Creil et a regroupé plus de cinquante personnes qui ont pu profiter de l'intervention de Sarah LENFANT.
Doctorante en sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Sarah LENFANT a mené une thèse sur la socialisation des jeunes des classes populaires urbaines, dans laquelle elle analyse le rôle de l’âge, du genre et du numérique dans la construction des identités de quartiers et dans l’acculturation à la violence. Elle a d'abord montré comment le sujet des rixes entrait dans la vie des jeunes à partir de la fin du collège, avec une forme de fascination, avant que ces comportements ne soient plus sévèrement jugés à partir de la fin du lycée. Elle a également expliqué que le sujet des rixes étaient appréhendés différemment par les collégiens et les collégiennes, et que cela est révélateur de la façon dont l'identité de genre se construit à cet âge-là.
Sarah LENFANT a ensuite souligné que les filles ont le plus souvent un rôle périphérique aux phénomènes de violence entre garçons. Elles sont souvent exclues de ces sujets parce que jugées "incompétentes" par les garçons pour s'y intéresser. En outre, les filles qui s'y intéresseraient trop, voire qui s'y impliqueraient, sont souvent sévèrement jugées par les autres garçons et filles du même âge parce qu'elles mettent en avant des comportements qui ne correspondent pas aux rôles de genre qui leur sont attribués par les autres. Les professionnels présents ont largement confirmé les propos de la chercheuse à travers leurs retours d'expérience de terrain. Certains ont également souligné que même s'ils étaient rares, les épisodes de violence entre filles existaient sur le territoire.
Enfin, Sarah LENFANT a montré que tandis que les garçons qui prennent de l'âge sont considérés comme "les grands" du quartier exerçant une certaine autorité, la catégorie de "grandes du quartier" n'existait pas vraiment. Les filles qui grandissent et restent dans le quartier sont plus rares et lorsqu'elles le font, leurs pairs ne leur reconnaissent pas vraiment de statut d'autorité. Pour autant, la chercheuse a évoqué l'exemple d'un groupe de filles devenues mamans dans un quartier qui se sont mobilisées pour prendre un rôle d'encadrement et d'apaisement des tensions dans une logique de prévention des rixes entre jeunes. Un exemple qui a pu inspirer les professionnels présents et leur donner des pistes d'action pour l'avenir.
Au-delà des sujets abordés durant chacun de ces temps, ce cycle a aussi été un lieu de rencontre entre les professionnels impliqués dans le dispositif intercommunal de prévention des rixes. Les apports scientifiques présentés durant ce cycle ainsi que les échanges entre professionnels ont donné lieu à une synthèse qui revient sur l'ensemble de ces trois temps. Elle sera prochainement consultable sur les sites du CRPRS et de l'IREV :
La synthèse sera prochainement disponible sur cette page !