Le COSPRAD (Conseil scientifique sur les processus de radicalisation) poursuit son activité de mise en avant des travaux de recherches portant sur la compréhension des phénomènes de radicalisation. La journée "Jeunes chercheurs et jeunes chercheuses" de 21 novembre 2025 avait pour objectif de mettre en exergue plusieurs axes de réflexion autour de ces enjeux à travers les travaux de plusieurs jeunes docteurs et docteures. La synthèse de cette journée a été publiée par le COSPRAD et permet de revenir sur les principaux éléments mis en lumière par ces chercheurs.
Étudier la radicalité : relever les défis de l’accès au corpus de recherche
"La notion de radicalisation demeure totalement absente du Code pénal"
En premier lieu, plusieurs chercheurs ont mis en avant les difficultés méthodologiques qu'induisent des travaux de recherches sur les phénomènes de radicalisation. Définir la radicalité violente n'est pas évident et les chercheurs doivent naviguer entre les notions "d'extrémisme", de "terrorisme", ou encore de "crimes de guerre". "La notion de radicalisation demeure totalement absente du Code pénal" souligne par exemple Sarra DAJEAN, alors même que les catégories judiciaires renvoyant au "terrorisme" ne recouvrent pas les mêmes réalités sociologiques.
De même, les travaux de recherches sur les comparaisons internationales de prise en compte de ces phénomènes doivent être vigilants à l'emploi différencié des termes entre pays. Constance WILHELM-OLYMPIOU souligne par exemple que tandis que la France juge en particulier des Associations de Malfaiteurs en relation avec une entreprise Terroriste (AMT), l'Allemagne parle plutôt de condamnations pour crimes de guerre.
Au-delà de ces précautions sur les définitions et termes à employer, les difficultés méthodologiques concernent aussi l'accès aux données et aux terrains de recherche. De nombreux chercheurs se sont confrontés à des refus d'accès à des informations pour des raisons de sécurité et de confidentialité. Ils et elles ont donc dû s'adapter et appuyer leurs travaux sur un croisement de sources ouvertes, de données judiciaires formelles, d'entretiens avec les professionnels de justice, les avocats, les familles des détenus, etc. Concernant les entretiens avec des détenus eux-mêmes, l'accès aux détenus terroristes islamistes (TIS) ou de droit commun suspectés de radicalisation (RAD) n'est pas toujours aisé. Certains chercheurs obtiennent une autorisation, mais d'autres doivent là encore s'adapter. La synthèse évoque par exemple le cas de Charlotte GALLAND, qui, n'ayant pu accéder aux quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER) des prisons, a choisi d’intervenir comme bé névole au sein d’une association en proposant des ateliers de philosophie de la musique dans des quartiers en détention ordinaire au sein desquels elle a été amenée à avoir des détenus lui ayant dit être étiquetés « TIS » ou « RAD ».
Les ressorts de la radicalité
"La justification religieuse est rarement le facteur premier de la mobilisation"
D'autre part, de nombreux jeunes chercheurs et chercheuses poursuivent les travaux sur la compréhension des mécaniques de l'engagement radical violent. On parle souvent des "ressorts de la radicalité". Le volet "macro", c'est à dire le contexte national et international est un premier élément qui peut expliquer l'engagement radical violent. Simon VARAINE indique par exemple que les facteurs culturels - les valeurs laïques de la France, sa culture, ses moeurs - expliquent statistiquement moins le terrorisme que la politique étrangère du pays et son implication dans les frappes en Irak et en Syrie. Simon VARAINE résume en expliquant « La France est ciblée pour ce qu’elle fait », pas pour « ce qu’elle est ».
D'autres chercheurs et chercheuses se concentrent sur l'impact des relations et des sociabilités qui entourent les individus pour expliquer leur engagement radical violent. Chaïb BENAÏSSA explique par exemple que "la justification religieuse est rarement le facteur premier de la mobilisation" qui répondrait plutôt à une continuité de l'engagement délinquant dans des espaces en difficulté socio-économique et à une loyauté vis-à-vis de la fratrie, la présence d'individus radicalisés au sein d'une même fratrie étant importante. Au niveau individuel, d'autres facteurs sont à prendre en considération. Chloé LALA-GUYARD montre par exemple que l'engagement djihadiste permet à des individus qui se sentent invisibles et inutiles d'obtenir ce qu'elle appelle des "rétributions émotionnelles et symboliques" en prenant une "posture héroïque". De son côté, la psychologue clinicienne Mathilde MAREY-SEMPER souligne que l'engagement sert souvent à "colmater une faille psychique" et que le rigorisme religieux peut parfois être un remède qui répond à des angoisses identitaires chez des individus fragiles. Enfin, si l'on analyse les facteurs d'engagement radical chez les femmes, on peut s'appuyer sur les travaux de Janna BEHEL qui montre que les traumatismes - notamment les violences sexuelles - sont présents chez trois-quarts des femmes qui sont parties sur des zones d'opération. Pour ces femmes, la radicalité et ce départ peuvent être des moyens de reprendre le contrôle sur leur vie et un passé de victime.
Le genre à l’épreuve de la radicalité
"La nature féminine est considérée comme non-violente, maternelle, passive. On considérait alors qu’elles ne pouvaient avoir rejoint ces groupes que sous la contrainte ou par naïveté"
La question de l'engagement radical chez les femmes est également un sujet de recherche important, dans la poursuite notamment des travaux de Géraldine CASUTT sur les femmes et le djihad. Constance WILHELM-OLYMPIOU souligne tout d'abord que la manière dont les femmes djihadistes ont été considérées a beaucoup évolué. Entre 2013 et 2015, les femmes de retour des zones d'opération étaient avant tout considérées comme des victimes, avec l'idée qu'elles étaient soumises aux décisions et à l'autorité d'un conjoint radicalisé. Elle explique : "La nature féminine est considérée comme non-violente, maternelle, passive. On considérait alors qu’elles ne pouvaient avoir rejoint ces groupes que sous la contrainte ou par naïveté". Avec l'attentat raté de Notre-Dame, organisé par des femmes, cette vision change et on comprend que l'engagement violent peut aussi être féminin. Depuis 2023, la chercheuse indique que les femmes sont jugées comme « plus que des victimes, pas tout à fait des combattantes ».
D'autre part, puisque la majorité des femmes djihadistes n'ont pas combattu, la justice s'est attachée à les condamner différemment. C'est sur leur rôle d'épouse, de mère, et sur leur gestion du foyer qu'elles ont été jugées. Janna BEHEL explique que pour les services antiterroristes, « Les hommes font le djihad par les armes et les femmes vont faire ce qu’ils appellent le « djihad du ventre ». Parce qu'elles n'ont pas combattu, c'est sur ces faits qu'elles sont jugées, la justice leur attribuant « des intentions terroristes dans ces actes domestiques » comme l'explique Constance WILHELM-OLYMPIOU.
Enfin, du côté des enfants, les travaux d'Elodie CARTIER mettent en avant une vision paradoxale dans le traitement de ces derniers. Parce qu'ils ont vécu sur zone et qu'ils ont subi un endoctrinement important, ces "lionceaux du califat" sont vus comme un potentiel danger par le droit public. Mais du point de vue civil et du droit privé, ces enfants sont des victimes et doivent être protégés à travers un suivi réalisé par l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE).
Rapatrier, juger, prévenir et sortir de la radicalisation
"En France, le taux de condamnation est parmi les plus élevés en Europe et les peines parmi les plus lourdes"
Enfin, plusieurs jeunes docteurs et docteures s'intéresse aux mécanismes de jugement, de prévention et de sortie de la radicalisation. Une comparaison européenne permet de voir que la France a opté pour une stratégie systématique de judiciarisation. Constance WILHELM-OLYMPIOU indique que "Le taux de condamnation est parmi les plus élevés en Europe et les peines parmi les plus lourdes". La justice française invoque particulièrement l'intention terroriste à travers l’infraction d’Association de Malfaiteurs Terroriste (AMT), là où l'Allemagne parvient à qualifier précisément les faits, en jugeant les revenantes pour crimes de guerre ou crimes contre l’humanité, et non pas seulement pour terrorisme.
Au niveau de la prévention, les éducateurs et travailleurs sociaux sont en première ligne. Elie-Louis TOURNY explique l'injonction contradictoire dans laquelle ces derniers sont pris : ils doivent assurer un "rôle sécuritaire de détection et de signalement" et reçoivent des formations pour cela, tout en continuant d'assurer leur mission "d'éducation et d'accompagnement". Cette injonction les met dans une position délicate car ils sont toujours dans la crainte de briser le lien de confiance avec les jeunes qu'ils accompagnent et qui est crucial dans leur mission. Du côté de l'école, les enseignants sont restés marqués par les attentats de Conflans-Sainte-Honorine et d'Arras et le climat scolaire reste sous tension. Une inspectrice de l'Education Nationale présente lors de cette journée soulignait que les signalements sont courants et qu'ils sont un "impératif de protection" face aux menaces explicites ou implicites que reçoit l'école.